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06/12/2012

Chat

Tout sur la chat par le grand Alexandre:

large_agressivite_chat.jpgLes chats sont de sales bestioles qui lacèrent les fauteuils et font pipi au milieu des salons, après quoi ils vont s'établir sur les genoux d'une dame respectable, une présidente de confrérie, une grand-mère de parents d'élèves, une lauréate de jeux floraux infiniment maigre et savante. Tel est l'avis de plusieurs personnes autorisées. Ce sont des choses qu'on ne permettrait même pas à un vieux général en retraite tout couvert de décorations, ou au premier vicaire d'une paroisse distinguée. A un igame, à un banquier utile, à un diplomate en fonction. Et que font les dames ? Elles disent : " Minou, minou, minou. " On voit par là combien le mal est profond.

Les chats montent ensuite sur les toits où ils font le sabbat toute la nuit avec des cris affreux d'enfants qu'on assassine. Quand le pharmacien les attrape, il les pèle et garde la peau. Il donne le reste à un restaurateur. Il tend la peau sur une planchette en bois; il la fixe avec quatre épingles, il la tanne et en fait des plastrons contre le froid. Il les expose dans sa vitrine. On se les attache autour du cou par le moyen des pattes de devant. Si elles sont un peu courtes, on y ajoute du ruban; Ou de l'élastique marron qu'on trouve chez la mercière. C'est tout le secret des grandes coquettes qui redoutent le rhume de cerveau. On peut donc, à certains égards, voir dans le chat un oiseau utile.

toyger2sj2.jpgDieu l'a fait, dans sa grande bonté, pour que l'homme puisse caresser le tigre : le chat est un tigre d'appartement. Il est élastique et feutré, soyeux, griffu, plein d'électricité statique. Il se compose assure un écolier, de deux pattes de devant, de deux pattes de derrière et de deux pattes de chaque côté. Derrière lui, ajoute cet enfant, il a une queue qui devient de plus en plus petite, et puis au bout il n'y a plus rien. On ne saurait pas mieux peindre le chat. A condition d'ajouter la moustache. Elle est sensible aux infra-sons, à l'infrarouge et à l'ultraviolet. C'est avec elle qu'il détecte le monde, la température de la soupe, la présence des esprits, l'approche de Lucifer.

Les sorcières l'amènent au sabbat. Le 1er mai, jusqu'à Louis XIII, on en brûlait de pleines cages d'osier sur un grand feu. Aujourd'hui on se sert de ses tripes : les spécialistes en font des cordes de violon et du fil pour les chirurgiens. Mais ensuite le chat ne peut plus vivre. On l'enterre au fond du jardin. Ou alors dans l'île de la Jatte, avec les chevaux et les chiens policiers. C'est là qu'on trouve les chats de Colette. De vieilles dames fréquentent leurs tombeaux. Ils sont ornés de distiques et d'inscriptions latines.

Baudelaire voyait dans le chat le compagnon naturel" des amoureux fervents et des savants austères ". Surtout la nuit. Il vient s'asseoir sur leur bureau. Les amoureux fervents font des lettres d'amour et les savants austères observent des têtards. De temps en temps, ils passent la main sur le dos du chat. Il en sort des étincelles bleues. Léautaud a eu trois cents chats. A Saint-Germain-des-Prés, une vieille dame en promène une bonne vingtaine dans une voiture d'enfant, et un en laisse, avec une corde qui l'étrangle. Elle s'assied sur un banc et les passe à l'alcool. 

steinlein-chatnoir.jpgLes chats perdus se réunissent à Montmartre. Une demoiselle âgée leur apporte à goûter. Devant le Sacré-Cœur. Ils mangent, ils regardent Paris avec sa brume et ses cheminée ; puis ils s'en vont, et reviennent pour le dîner. On voit par là qu'ils aiment les grands panoramas. Mais ils n'adorent pas moins les caves. Sur les bateaux, ils voyagent dans les soutes. Dans la marine à voile, on ne pouvait pas partir tant que le chat n'était pas à bord. C'était interdit par Colbert. Ils " dératisaient " les navires. 


Les chats sont très dangereux pour l'homme. Thérèse Marney, de la Comédie-Française, Thérèse Marney avait perdu son chat. On l'aperçut au sommet d'un arbre. Il n'osait plus redescendre. Il était affolé. Je grimpai jusqu'aux plus hautes branches. Malheureusement, elles devenaient de plus en plus minces, et " au bout il n'y avait plus rien ", et pendant ce temps le propriétaire du végétal, oublieux du contexte humain, sciait l'arbre au ras du sol, en désespoir de cause, afin que le chat pût atterrir sans se déranger. On croit généralement qu'un arbre s'affaisse du côté où il penche ; c'est une erreur : il tombe du côté où l'on se trouve. 

Et c'est ainsi qu'Allah est grand.

19:01 Publié dans Vialatte | Lien permanent | Commentaires (2)

15/11/2012

vistemboire

Parfois, je me dis in petto « ça fait longtemps que t’as pas parlé de Vialatte sur ton blog. » J’aime bien me parler in petto, c’est même là qu’on m’écoute le mieux.

chats[1].jpgJ’ai donc mis en chantier une note sur le chat que Dieu a fait, dans sa grande bonté, pour que l'homme puisse caresser le tigre. J’avais prévu un petit chapeau (quand on parle d’Alexandre un coup de chapeau n’est jamais de trop) sur des sujets connexes tel que la sagesse profonde des proverbes bantous :

Il vaut mieux vivre riche et honoré en mangeant de la soupe de python que d'écouter la veuve crier dans la clairière.

Ou sur la grandeur de l’Auvergne :

Pascal aimait tellement l'Auvergne qu'il naquit à Clermont-Ferrand.

Mais me voilà interrompu en pleine action par un lecteur assidu. Faudrait pas croire que, n’ayant pas de commentaires, ce blog n’a pas de lecteur. Non, il y a énormément de monde qui passe ici mais je ne sais pas pourquoi, ils ne commentent pas, à part Daniel et Aredius. Est-ce que les autres sont fainéants ou est-ce qu’ils sont tellement décontenancés par les sujets traités que cela leur coupe la chique ? Je ne sais pas. 

Bref, ce lecteur assidu, perdu du côté de Riga (Eh oui, j’ai des lecteurs à Riga) me signale que je n’ai pas parlé du vistemboir (sic). Il a raison et je me dois de réparer la chose hic et nunc, avant même de vous parler du chat. Voici ce que dit Vialatte du vistemboire dans sa chronique du 21 juin 1955 dans la Montagne :

Dans le domaine de la littérature, nous nous devons de signaler l'apparition du vistemboire et du gnagna. Je dis bien vistemboire avec un e muet. Jacques Perret l'écrit autrement. Tant pis pour lui, c'est lui qui se trompe. («Vistemboires que tout cela», écrit Mme de Sévigné.) Et Furetière, dans "Le Roman bourgeois": «Je vous paierai à la Saint-Vistemboire.» Le "Petit Chosier", de Duhamont et Patrouillot, donne encore vistemboir, sans e, en 1674, mais le "Chosier universel" de Fromagnol dit que cette forme a vielli: même dans Corneille on ne la trouve pas. [...] Mais n'en faisons pas une maladie. On trouvera le vistemboire dans "Le Machin", de Jacques Perret (où trouverait-on un vistemboire si ce n'était dans un "machin"?), et je n'en dirai pas davantage.

hache%20de%20guerre.jpgJ’ai regardé dans l’Alain Rey, ma bible, et... pas de vistemboire. Donc, je me dois de vous donner l’étymologie du mot. Cela viendrait du burgonde ou peut-être du goth (ostro ou wisi, allez savoir) wistenbach (pronocez vistembarre) qui désigne une hache à deux tranchants. Les burgondes (j’en ai déjà parlé ici)  et entre autre leur roi Gondebaud avaient coutume de dire « Si tu te calmes pas vite fait, je te coupe le machin avec mon wistembach. » Madame de Sévigné qui connaissait bien les burgondes en avait sans doute entendu parler.

Le gnagna est aussi très intéressant mais certains de mes lecteurs ne supportent pas que ces notes dépassent un page d’écran et j’en suis déjà à la page A4. Désolé.

11:51 Publié dans Mots, Vialatte | Lien permanent | Commentaires (1)

31/07/2012

Escargotisme

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Vialatte avait le goût de l’absurde. Dans sa chronique du 5 Janvier 66, il commente une BD de Copi qui publiait à l'époque dans le Nouvel Obs une page (parfois juste une bande de trois dessins) sous le titre de la femme assise.

Copi était aussi un dramaturge. C'est lui qui a écrit l'Eva Peron dont j’ai parlé ici. Argentin comme Jérôme Savary. Militant de la cause gay, il est mort du sida en 1987 comme beaucoup à l’époque. Voici la fameuse chronique :

Le cœur humain ne cesse de poser des problèmes. Les mœurs du temps les résolvent au mieux, ou au pis (je ne sais qu’en penser). Il y a des dames, dans les journaux, qui sont spécialisées dans l’étude de ces choses ; elles savent, elles disent, elles ont bien de la chance ; elles répondent : « Patientez », ou : « Rendez-le jaloux », ou : « Parlez-en à votre mère » ; que sais-je ?

(…)

Que peuvent penser toutes ces savantes, tous ces savants, ces psycholo-sociologues, ces sociologues, ces spécialistes, du cas que nous présente Copi dans sa dernière bande dessinée ? Elle donne beaucoup à réfléchir. On y voit la dame de Copi, la dame ordinaire de Copi, cette femme molle, rêvassière et indéfinissable, aux cheveux raides et au nez immense, assise sur presque rien dans un vide absolu, dans le néant, dans le complètement, c’est-à-dire dans le décor ordinaire de Copi. Sa fille arrive, suivie d’un escargot. Elle doit avoir quelque chose comme huit ans. Maman, dit-elle, cet escargot veut m’épouser. » Suit un silence, un long silence, un lourd silence (on sait que les dialogues de Copi sont surtout composés de silences. Ses personnages ne pensent pas vite. Ils ont « le corps plein de sommeil et l’esprit plein de songe »).

« Tu ne vas pas épouser un escargot, voyons ! », répond enfin la mère d’un air scandalisé. Mais je l’aime, maman ! », répond la petite. Silence. Silences. 

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L’escargot intervient alors, d’une voix que j’imagine, à tout hasard, flûtée : « Je peux lui offrir, dit-il, une situation aisée. » « Il va m’acheter un tricycle ! », précise la petite, naturellement séduite, comme tous les enfants de notre siècle, par la vitesse et les progrès de la science. « Ah ! si c’est comme ça… » dit la mère. « Oh ! merci, maman », dit la petite. Et elle s’en va, suivie de son escargot. Le pauvre diable court ventre à terre. « Déjà belle-mère ! », constate la dame avec une amère expression. Voilà.

Personnellement, bien sûr, je suis content que cette fillette, qui semble assez gentille, épouse cet escargot qui a l’air très bien élevé. Mais enfin il faut mettre Copi devant ses responsabilités. Et aussi les enfants, et les mères de famille. La société. Car c’est un vrai scandale. La chose est racontée sans aucun commentaire, sans nulle appréciation morale, comme s’il était tout naturel qu’une enfant se marie à huit ans ! Où allons-nous ? (…) On se mariera bientôt à l’école maternelle avant d’avoir pu atteindre l’âge où une fillette rend normalement en menus services le prix coûteux de son éducation, où elle peut soigner ses petits frères, monter le charbon, faire la cuisine et la lessive ; peindre le couloir et vider la poubelle, aller chercher les provisions, tailler une robe pour sa maman à l’occasion, garder le foyer et faire briller les vitres. Où sera la récompense d’une mère ? le bénéfice d’être père d’un enfant ? En un mot, que devient la famille ?

Je trouve de plus qu’il est sordide de pousser aux mariages d’argent. Ce prétendant devient épousable à partir du moment où on le sait à son aise ! On vend sa fille pour un tricycle ! C’est peut-être un sacrifice à la morale des contes, qui exige que les bergères épousent des millionnaires, mais ce n’en est pas moins immoral. Et que penser de cette mère qui n’a d’autre objection que l’escargotisme de son gendre ?

Comme si le malheureux y pouvait quoi que ce fût ! Comme si l’amour ne soufflait pas où il veut. C’est du racisme pur! Pour ne pas dire du fascisme ! Je suis certain qu’il y a des pays où l’on dirait que c’est du fascisme. Dans toute république populaire, même dans les plus antisémites, on appellerait ça du fascisme. Imaginez qu’au lieu d’un escargot, le prétendant soit un sorcier cafre, un anthropophage congolais, un black muslim, et qu’une maman lui refuse sa fille ! les journaux en feraient des images. Les gens honnêtes protesteraient. Les cortèges hisseraient des pancartes !

Alors que cet escargot, si j’en juge sur sa tête, est le type même du mari silencieux, paisible et doux. Sans exigence. Sa cuisine est vite faite. Il se contente d’une feuille de salade. Il ne boit pas, il ne joue pas aux cartes, il ne rentre jamais à trois heures du matin en chantant des chansons bachiques. C’est en somme le gendre rêvé. D’autant plus que l’escargot, quand même, a énormément de caractère : l’escargot ne recule jamais.

J’ai un gros livre sur l’escargot, on l’y envisage sous toutes ses faces : anatomique, juridique, religieuse, commerciale, politique, que sais-je, on l’y dissèque, on l’y psychanalyse ; il en ressort un théorème fondamental, une vérité biologique essentielle, bref un principe d’où tout le reste découle : l’escargot ne recule jamais. « Faire face ? Toujours », c’est un chasseur alpin. Il serait d’ailleurs fort empêché de faire autrement, sa physiologie le lui interdit. Les éleveurs le savent bien. (D’où la forme des parcs où ils tentent de le garder, la courbure du sommet de l’enceinte, la largeur et la profondeur de la douve qui entoure le rempart, etc., etc.)

Quoi qu’il en soit, voilà une aventure qui enseigne en trois images le mépris de la famille, le racisme et le trafic des enfants, peut-être même, sans pousser bien loin, une philosophie politique qui conduit droit à des régimes autoritaires. Quoi de plus antisocial ? Et la presse publie ça. Mais peut-être l’histoire n’est-elle pas vraie ? Ou alors elle se passe dans des temps très anciens. J’incline à le croire, car, pas une fois, dans toutes ces tractations de mariage, on n’entend la petite fille s’occuper de la pilule. C’est une enfant d’une autre époque

Et c’est ainsi qu’Allah est grand

La suite de l’histoire qui montre que Vialatte avait vu juste...

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21:26 Publié dans Vialatte | Lien permanent | Commentaires (1)

30/07/2012

Poches

Et la fin de la chronique du 1 août 1961 d'Alexandre le grand :

C'est ainsi qu'il arrive que l'homme survive quelques temps à sa mort. Mais peut-être lui est-il encore plus difficile de survivre un peu à sa vie. Elle le tue avant l'âge. Le métro, les poussières, les miasmes, les veillées, le travail, le plaisir, les guerres, les apéritifs fantaisie, le mauvais caractère de sa femme, le froid, le chaud, les tentatives d'assassinat, les accidents de la route, les engrenages dangereux, les incendies de forêts, les barrages qui s'écroulent, le laissent à cinquante ans ahuri, éclopé, avec une jambe en moins, le nez rouge et des poches sous les yeux. A peine a-t-il appris à être jeune, il s'aperçoit que ses cheveux sont blancs ; à peine a-t-il pris l'habitude de la vie, c'est déjà le moment de la quitter. Comment survivre ?

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En supprimant les poches sous les yeux. C'est le docteur Vidal qui nous le dit (2). D'abord elles ne servent à rien ; la poche du pantalon sert à mettre un mouchoir, la poche de la sarigue à loger les enfants, le stylo, en été une petite cannette de bière. Mais la poche sous les yeux est une poche superflue. Le docteur Vidal la ressèque. Il supprime les poils disgracieux. Il recolle les oreilles qui sont trop écartées, parce qu'elles donnent au visage l'air d'une soupière à anses et au conscrit l'expression trompeuse d'une immense naïveté champêtre. Il fait tout ça. Et si on a trop de ventre, crrac, crrac, ayant pincé d'une main un gros pli qu'il tire tant qu'il peut, il vous le coupe de l'autre avec ses grands ciseaux. Il en résulte un croissant de peau fine. Il le donne à son photographe (1). La femme du photographe en fait un portefeuille. Le photographe le montre au dessert dans les repas de première communion. 
Il l'entretient avec un chiffon de laine. 
Et c'est ainsi qu'Allah est grand.

2- Rajeunissement et Chirurgie esthétique, par le docteur Louis Vidal. (Imprimerie du Progrès, 9, rue François-Perrin, à Limoges)

1- Sinon lui du moins d'autres (et pourquoi non ?)

18:05 Publié dans Vialatte | Lien permanent | Commentaires (1)

29/07/2012

Crottes de chien

Vialatte à propos de Céline (chronique 439 du 1 août 1961)

RICHARD2.bmpCéline, à l'horizon de la littérature, laisse de hauts châteaux d'ordures qui se détachent sur un ciel d'orage et qui attireront longtemps le regard. Ses paysages plus grands que nature se mirent dans un fleuve d'immondices.

C'est un géant qui promène ses rêves dans un égout. Il n'est, je crois, pas un de ses livres, où, à un moment ou un autre, ledit égout ne déborde et n'engloutisse le monde. A moins qu'une vieille dame méritante, armée d'un jonc flexible et d'un pot d'eau bouillante, ne débouche le trou d'écoulement par un barattage minutieux, avec une technique remarquable dont il fait un éloge très vif.

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Le style, c'est l'exagération. Nul n'exagéra plus que Céline. Il a bâti des Parthénons en crottes de chien. La matière est étrange, les monuments grandioses. Ils seraient plus nobles en marbre blanc ; mais ceux qui taillent le marbre blanc n'ont pas la carrure qu'il faudrait pour faire des monuments aussi grands que ceux de Céline. 

15:05 Publié dans Vialatte | Lien permanent | Commentaires (1)