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24/09/2020

Style encore

3336db483088cf4a15dbb19b154d0da6.jpgMais c'est quoi le style ? Illustration de son prestige dans notre pays pas Alexandre Vialatte à la mort de Colette.

(La Montagne – 10 août 1954)

"En vingt jours nous perdons Colette et l’Indochine.

Si on avait dit à Colette en 1890 que sa mort, pendant quelques jours, tiendrait plus de place dans la presse que la perte de l’Indochine, elle aurait ouvert des yeux ronds.

Tels sont pourtant le prestige du style et la lassitude d’une nation. Il faut croire que le style est une bien grande magie.

Le sien était insurpassable.

Il lui a permis de faire un sort glorieux à tout ce qui se voit, se sent, se lèche, se renifle ou se tripote. Elle a les doigts de l’aveugle et le flair du setter. Elle entre de plain-pied dans le mystère animal ; il n’y a eu, parmi tant, qu’un portrait de Landru : celui qu’elle a fait aux assises ; et c’était un portrait d’oiseau.

C’est d’elle que datent les dames mûres, les boules de verre (qui « mouillent la bouche »), le paon, le serpent, les traces du chat, la première ride, l’odeur du chocolat et le parfum de la chair fraîche.

C’est d’elle encore que date sa mère et toutes les fleurs.

C’est d’elle ou de Chardin que datent les pêches. Elle a peint le chat, le python et la femme de façon à rester pour toujours notre plus grand animalier.

 

Juliette_gr%C3%A9co.jpgLe sytyle c'était aussi Juliette disparue hier. La mascotte de St Germain des Prés et du Tabou, et même sa découvreuse avec Boris Vian, Jean-Sol Partre...

Une carrière d'interprête hors pair, de Queneau, Prévert, Ferré, Vian, Gainsbourg... La liste est longue. Adieu Juliette.

 

 

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23/09/2020

Morale et style

427e441bf04d3a49dc3e1703ec5cc80c.jpgLà je trouve que Vialatte, qui a écrit ce texte dans la Montagne en 1958, pousse un peu mémé dans les orties. Même en utilisant une brouette ce n'est pas bien !
 
Non, l'avis des gens qui ont mangé leur grand-mère, des incestueux, des parricides et les tricheurs de l'impôt ne doit pas être plus important que cellui, par exemple, des contempteurs de Didier Raoult, ni de ses thuriféraires d'ailleurs. 
 
"II n'est rien de plus étrange que l'homme : il va demander des leçons de morale aux écrivains ! Lui qui n'achèterait pas ses souliers chez le coiffeur ou son chapeau chez le mar­chand de bicyclettes, il s'adresse à un marchand de phrases pour apprendre comment se conduire dans la vie ! Or l'écri­vain commence au style, ou à la prétention au style, et il finit exactement au même endroit. Il n'y a pas plus de morale de l'art que de la brouette ou du fer à repasser. Il y a en revanche une morale de l'artiste. Mais on n'a pas plus de chance de la trouver chez lui que chez le fabricant de brouette, fût-elle à frein sur jante, ou de fer à repasser, fût-­il à marche arrière. Il se peut qu'en vous vendant son précieux véhicule le fabricant de brouettes scrupuleux vous exhorte à ne pas faire trop de vitesse, à ne pas brûler les feux rouges, à ne pas écraser les piétons, bref vous donne mille conseils moraux. Il se peut aussi que l'écrivain vous engage à offrir votre place aux dames âgées et à ne dire du mal de vos meilleurs amis que lorsqu'ils ne peuvent vous entendre. Mais c'est hasard, dans un cas comme dans l'autre; du moins n'est-ce pas obligatoire.
 
Ce qu'il faut demander au marchand de brouettes c'est de la brouette, à l'homme de lettres c'est du style. Le reste est chimère et confusion. Pour la morale on n'a qu'à s'adresser à des spécialistes locaux. On peut trouver dans tout arrondissement des vieillards chenus et modestes, avec du poil dans les oreilles, qui ont élevé trente enfants, sauvé trois cents personnes, pêché cinquante ans la sardine (dans des endroits où l'esprit de la Mer mugit comme un troupeau de taureaux au fond d'entonnoirs de vingt mètres) ou confessé trente ans et par cinquante à l'ombre, des gens qui ont mangé leur grand-mère, des incestueux, des parricides et même des tricheurs de l'impôt. Ils savent tout. Leur accent rocailleux prévient en faveur de leur thèse. Leur savoir ­faire universel inspire confiance. Leur instinct ne les trompe pas : ils vont au Beaujolais. Adressons-nous à eux. Mais à des écrivains ? ... Pourquoi ? ...
 

17:25 Publié dans Vialatte | Lien permanent | Commentaires (0)

11/08/2020

Canicule

B9724222865Z.1_20200807141132_000%2BGCJGF2H8V.1-0.png.jpg?itok=iKOVqMpG1596802494L’HOMME D’AOÛT EN FORÊT
 
On n'imagine pas la chaleur qui accable l'homme au mois d'août. Il faut l'avoir vécue soi-même. L'asphalte fond, la sangsue se ratatine, le sergent de ville colle à la chaussée.
 
C'est pourquoi l'homme se réfugie dans les forêts pour y manger du saucisson. Ces forêts demandent un entretien considérable, car elles contiennent des pins Douglas et des arbres à oreilles de chien tels que le saule pleureur et le saule de Virginie.

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Dès le mois de mai l'administration fait repeindre au lait de chaux les vestiaires des satyres ; les capitaines de louveterie dispersent les bêtes fauves et massacrent les loups aux carrefours les plus importants ; ils gardent la peau et jettent le reste ; ils tendent des cordes entre les arbres pour faire tomber les braconniers et se dissimulent dans les hautes branches afin de protéger les insectes utiles et de dresser des contraventions aux gens qui emportent les sapins et les violettes. C'est pourquoi le gouvernement les habille d'un vert botanique qui les fait prendre dans les chênes, par les passants, pour des excroissances végétales. Ils vivent ainsi, d'arbre en arbre, jusqu'au moment où l'aquilon dépouille la forêt de sa parure, et se réfugient alors dans les épicéas. De grandes capotes bien chaudes les empêchent de prendre froid. Cette vie de plein air parmi les résineux leur fait une santé de fer et de grandes cages thoraciques.
Adam, août 1965.

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14:24 Publié dans Vialatte | Lien permanent | Commentaires (0)

28/06/2020

Déconfinement

Après le confinement...
 
Le mois de juin succède à l’hiver. En banlieue on entend le coucou, qui n’avait pas eu son mois de mai. Il se cache dans d’épais feuillages qui surplombent les murs des jardins. Le soleil, le week-end, la vraie vie, remplacent enfin l’existence confinée qui groupa si longtemps les familles grelottantes autour d’un radiateur glacé, tandis que le loup grattait à la porte du couloir. La fête des Pères a fait merveille. Le vin mousseux a rempli les verres « Jamais je n’avais été si saoule depuis ma première communion », m’a assuré une enfant charmante. Elle a bien une douzaine d’années.
 
La Montagne, 11 juin 1963.

A part ça, on profite de la liberté nouvelle... Réunion au sommet de l'église pastafariste locale. L'officiant, toujours sérieux, et son acolyte rigolard qu'on reconnaîtra facilement à son couvre-chef. Au menu, pasta.

Pasta.jpg

19:25 Publié dans Vialatte | Lien permanent | Commentaires (2)

01/06/2020

Credo

Aujourd'hui, lundi de pentecôte, ascension des Crêts d'eau ou Credo (pour ceux qui croa-croa) avec Hervé, Isabelle et Catherine après un longue balade hier à la Croix Biche, on est monté au Crêt de la Goutte. Attention, à la descente, il ne faut pas rater le chemin des Gardes sous peine d'une longue promenade en forêt. Hervé et moi, somme des spécialistes des détours longs et compliqués.

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A part ça, petit retour au Paradis terrestre avec Alexandre :
 
Le bonheur date de la plus haute antiquité. (Il est quand même tout neuf, car il a peu servi.) Il se composait de pommes, de poires et de scoubidous ; le lapin jouait avec le boa, le vison s’approchait d’Eve sans crainte, le tigre mangeait de la laitue ; un soleil neuf brillait à travers les palmiers qui se balançaient comme de lents éventails ; au premier plan, tout particulièrement soigné, de hautes rhubarbes élevaient leurs panicules au-dessus de vastes feuilles sinueuses ; bref, c’était le Paradis terrestre. L’homme ne sut pas le garder.
Il s’en lassa très vite. Il le perdit tout de suite par sa curiosité : il aime mieux savoir qu’être heureux.
Depuis il court après, en brouette, en auto, en fusée, autour de la Lune. Il ne le rattrapera pas (le bonheur court bien plus vite).
Il peut arriver, tout au plus, dans quelque square municipal, qu’un rayon de soleil, se posant sur le mouflon corse entre le cèdre et le marronnier, au milieu d’une pelouse parfaite, fasse vivre l’homme un bref instant dans un faux souvenir de l’Eden.
Le bonheur était l’apanage d’un jardinier qui n’avait pas de curiosité ; c’est une race complètement perdue.
(Dernières nouvelles du bonheur - La Montagne – 23 août 1966)

02/11/2019

Jour des morts

Le jour des morts le retrouve tête nue l’année suivante au milieu d’un grand jardin triste orné de croix et de roses en faïence. Il s’y rappelle, comme les images d’un film usé, son père, qui était un homme si digne, et sa mère qui portait des cerises à son chapeau ; la tante Fanny qui avait des bijoux de jais, des bijoux noirs sur des robes noires ; les portraits du salon ; le barbu, le cavalier, l’artilleur, le poète ; les petites cousines qui allaient à bicyclette ; de grands morts en capote bleue qui lui viennent de 14, des petits morts en robe blanche, on ne sait d’où.

Il se demande où il a vu ces choses ; où tout ça a bien pu se passer. Il mesure la courte distance qui le sépare encore de la tombe. Il se demande quel est ce pays où l’homme ne s’habitue jamais sans étonnement ni à la mort ni à la vie. On meurt en songe, on vit en rêve. Il entre chez lui, il bourre sa pipe, il compte ses morts, il boit un verre, il chante avec ses petits enfants.


Alexandre (Almanach des quatre saisons – Novembre)

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Parfois, il demande à sa femme de mettre une fleur sur la tombe de la Louise. "Quand même, elle ne nous a pas oublié dans son testament. Elle nous a laissé toutes ses bouteilles d'alcool fort, cognac, armagnac, calva... On en a encore dans le placard. Faut dire qu'elle n'en buvait plus depuis pas mal d'années la Louise." (du vécu)

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27/05/2019

Sobriété

Sobriete-heureuse.jpgC'est très clair, il ne suffit pas de mettre un bulletin écolo dans l'urne, la seule solution pour sortir la planète de ses problèmes c'est la sobriété.

Il va falloir enseigner et pratiquer la sobriété et si nécessaire l'imposer de force.

On pourrait prendre exemple sur l'oncle d'Alexandre qui se prénommait Jules : 

C'était un homme de peu de bruit. Il parlait doucement et vivait à voix basse, de la vente de trois cravates qui étaient pendues dans la vitrine de son petit magasin à devanture bordeaux. La plus belle était au milieu, c'était la bleue. Des dessins jaunes, qui avaient le contour d'un œil ou d'une carpe japonaise, enrichissaient ses moires profondes : nous l'appelions la cravate aux yeux d'or. Je l'ai toujours vue là, un peu plus grise chaque année, un peu plus jaune à l'endroit de la tringle ; on ne pouvait pas savoir d'ailleurs s'il valait mieux qu'elle se garde ou se vende : c'était l'honneur de la vitrine. Une fois cette cravate vendue, on n'aurait plus eu goût à rien. Heureusement, elle ne se vendait pas. L'oncle Jules vivait donc de ne pas vendre cette cravate, et ce commerce l'absorbait peu.

Tous les matins, rasé de frais, il descendait au magasin, prenait sur le comptoir un crayon non taillé, faisait semblant de chercher un canif dans sa poche, n'en trouvait pas, posait son index sur son front comme pour y chercher une idée, et disait à sa femme, illuminé soudain : « Garde le magasin une minute, je vais faire tailler le crayon chinois chez Ferdinand... » C'était le voisin, le coiffeur, l'ami sincère. On le voyait entrer à neuf heures du matin, il revenait à la nuit tombante. En passant devant la cravate bleue, il s'arrêtait toujours un peu d'un air flatté : « Cette cravate est vraiment jolie ! », disait-il d'un air connaisseur. « D'où reviens-tu ? » lui demandait ma tante. « Ferdinand n'avait pas de canif », expliquait-il laconiquement. 
(Badonce et les créatures, p.159)