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02/11/2019

Jour des morts

Le jour des morts le retrouve tête nue l’année suivante au milieu d’un grand jardin triste orné de croix et de roses en faïence. Il s’y rappelle, comme les images d’un film usé, son père, qui était un homme si digne, et sa mère qui portait des cerises à son chapeau ; la tante Fanny qui avait des bijoux de jais, des bijoux noirs sur des robes noires ; les portraits du salon ; le barbu, le cavalier, l’artilleur, le poète ; les petites cousines qui allaient à bicyclette ; de grands morts en capote bleue qui lui viennent de 14, des petits morts en robe blanche, on ne sait d’où.

Il se demande où il a vu ces choses ; où tout ça a bien pu se passer. Il mesure la courte distance qui le sépare encore de la tombe. Il se demande quel est ce pays où l’homme ne s’habitue jamais sans étonnement ni à la mort ni à la vie. On meurt en songe, on vit en rêve. Il entre chez lui, il bourre sa pipe, il compte ses morts, il boit un verre, il chante avec ses petits enfants.


Alexandre (Almanach des quatre saisons – Novembre)

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Parfois, il demande à sa femme de mettre une fleur sur la tombe de la Louise. "Quand même, elle ne nous a pas oublié dans son testament. Elle nous a laissé toutes ses bouteilles d'alcool fort, cognac, armagnac, calva... On en a encore dans le placard. Faut dire qu'elle n'en buvait plus depuis pas mal d'années la Louise." (du vécu)

18:57 Publié dans Blog, Vialatte | Lien permanent | Commentaires (0)

27/05/2019

Sobriété

Sobriete-heureuse.jpgC'est très clair, il ne suffit pas de mettre un bulletin écolo dans l'urne, la seule solution pour sortir la planète de ses problèmes c'est la sobriété.

Il va falloir enseigner et pratiquer la sobriété et si nécessaire l'imposer de force.

On pourrait prendre exemple sur l'oncle d'Alexandre qui se prénommait Jules : 

C'était un homme de peu de bruit. Il parlait doucement et vivait à voix basse, de la vente de trois cravates qui étaient pendues dans la vitrine de son petit magasin à devanture bordeaux. La plus belle était au milieu, c'était la bleue. Des dessins jaunes, qui avaient le contour d'un œil ou d'une carpe japonaise, enrichissaient ses moires profondes : nous l'appelions la cravate aux yeux d'or. Je l'ai toujours vue là, un peu plus grise chaque année, un peu plus jaune à l'endroit de la tringle ; on ne pouvait pas savoir d'ailleurs s'il valait mieux qu'elle se garde ou se vende : c'était l'honneur de la vitrine. Une fois cette cravate vendue, on n'aurait plus eu goût à rien. Heureusement, elle ne se vendait pas. L'oncle Jules vivait donc de ne pas vendre cette cravate, et ce commerce l'absorbait peu.

Tous les matins, rasé de frais, il descendait au magasin, prenait sur le comptoir un crayon non taillé, faisait semblant de chercher un canif dans sa poche, n'en trouvait pas, posait son index sur son front comme pour y chercher une idée, et disait à sa femme, illuminé soudain : « Garde le magasin une minute, je vais faire tailler le crayon chinois chez Ferdinand... » C'était le voisin, le coiffeur, l'ami sincère. On le voyait entrer à neuf heures du matin, il revenait à la nuit tombante. En passant devant la cravate bleue, il s'arrêtait toujours un peu d'un air flatté : « Cette cravate est vraiment jolie ! », disait-il d'un air connaisseur. « D'où reviens-tu ? » lui demandait ma tante. « Ferdinand n'avait pas de canif », expliquait-il laconiquement. 
(Badonce et les créatures, p.159)

03/05/2019

Après pâques

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PONDONS DES ŒUFS DE PÂQUES !

 

Achetez une poule, faites-lui pondre des œufs, gardez les œufs, jetez la poule, faites cuire les œufs dans l'eau bouillante : ils deviendront verts dans une eau d'épinards, rouges dans une eau additionnée de carmin, jaunes dans une eau additionnée ou de safran ou de citron.

Le mois d'avril est le mois préféré de l'escargot coureur. Il compte trente jours qui allongent sans cesse. Ce temps gagné ne se rattrape jamais. Bientôt l'hirondelle va revenir. Mais déjà l'homme est magnifique à voir : il vient de mettre son chapeau de paille, un peu au hasard de l'événement, ou alors sur le sourcil gauche. Il plante la griffe d'asperge, il récolte l'oseille, il protège l'espalier avec des paillassons, il les enlève, il les remet mieux, il s'évertue, il se démène, il sème la lupuline, il fume les vieux houblons, en un mot il fait le diable à quatre.

La poule pond déjà des œufs de Pâques, le lièvre de Pâques en fait autant. La poule le regarde en chien de faïence. La femme se livre aux nettoyages de printemps : ayant décapé au dissolvant sans acétone les ongles qui font sa parure, ses armes et sa vanité, elle les passe au décapant qui en supprimera les peaux, au siccatif qui les dessèche et aux divers acides qui en protègent le vernis. Qu'est-ce, en effet, que la vie de l'épouse sinon une suite de longues discussions conjugales ? Il faut que l'arme blanche étincelle.

C'est ainsi que le guerrier tient son poignard fourbi. En même temps, elle surveille soigneusement cet équilibre hydracide de l'épiderme auquel elle doit le chatoiement inépuisable de sa peau.

Almanach des quatre saisons, p. 63-64.

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02/05/2019

Mai

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ALLÉGRESSES DU MOIS DE MAI

 

 

 

Le mois de mai n'est qu'une suite d'allégresses.

L'homme y fête le Travail, Jeanne d'Arc et la Victoire, sans compter sa propre maman. Le 1er Mai, il honore le Travail dans le repos. S'il a de la chance, il réussit à arracher avec les ongles à l'asphalte des bois de la banlieue parisienne un brin de muguet qu'il perd à l'entrée du métro.

À midi, en famille, il mange un oiseau mort et boit du raisin fermenté. L'agriculteur sérieux coupe la queue de ses agneaux, et les sorcières se réunissent dans une clairière de Loir-et-Cher pour le sabbat. On y mange tout sans sel (aliment du baptême). Ces festins d’urémique sont à déconseiller.

Le 30, l'enfant célèbre sa mère. (Puisque tu aimes ta maman, reprends-en », dit un proverbe du Centre-Afrique réservé aux usages locaux.)

Dires étonnants des astrologues, p.27.

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02/01/2019

Agapes

 

7776002277_preparez-un-bouillon-pour-le-lendemain-du-repas-de-noel.jpgLe début de l'année a été marqué par la routine des indigestions habituelles. L'homme, en effet, au début du solstice, fête l'hiver en ruinant son foie. L'oie traîne le sien comme un fardeau. Le financier aisé le déguste avec des truffes dans une porcelaine de grand prix. Le financier moins aisé, comme le facteur rural, le marchand de singes ou le poète lyrique, le mange avec des « pommes salade» dans une assiette d'un moindre prix. Sous une forme atténuée, telle que le fromage de tête.

bouillon-poulet-bio.jpgCes excès épaississent le sang et figent la bile dans le canal cholédoque. On prendra des bouillons légers et des pharmacies décapantes pour écouvillonner les coudes de l'intestin. Un jeûne léger, des musiques douces et des rêves optimistes chasseront petit à petit le plus gros du délire. Les urines deviendront plus claires. L'épouse se promènera dans tout l'appartement en agitant du papier d'Arménie. Les amis auront le droit d'apporter des oranges, des proverbes, des mandarines. Le médecin présentera sa note.

mini-gratins-de-homard-au-fenouil.jpegOn fêtera la convalescence en chantant des chansons à boire autour d'un homard Thermidor suivi d'une choucroute mitonnée couronnée de saucissons de Morteau. Le gigot sera tendre et les fromages intéressants. On reprendra des boissons. De 23 heures à 5 heures on mettra une sourdine pour ne pas réveiller les voisins. Le lendemain on tirera les rois. Une maîtresse de maison pratique utilisera les bouteilles vides qu'elle découvrira sous les tables, dans le couloir et la salle de bains, pour nettoyer la dentelle noire ; enroulez la dentelle autour de la bouteille et baignez-la dans la bière.

Vialatte - La Montagne, 2 janvier 1962.

10:28 Publié dans Blog, Vialatte | Lien permanent | Commentaires (1)