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10/12/2007

San Besso

J’ai eu la surprise de constater que mon grand-père paternel que tout le monde appelait « le père Laurent » s’appelait en fait Besso. Besso est un prénom très spécial. San Besso est la patron d’Ivrea mais le culte du saint est fortement liés au Val Soana où est né le père Laurent en 1886.

Ce prénom a été immortalisé par Robert Hertz, un disciple d’Emile Durkheim, le fondateur de la sociologie. Hertz était un ami de Marcel Mauss, neveu de Durkheim et fondateur de l’ethnologie. Rien de moins! Robert Hertz publie début 1913 le troisième et dernier de ses «mémoires » : «Saint Besse. Étude d’un culte alpestre. »

Venu faire du tourisme à Cogne, Hertz va se passionner pour le culte de San Besso. Extrait : D'abord, la fête. Il faut aller coucher dans une grange de l'Alpe de Chavanio, partir bien avant le jour avec un des bergers pour passer le col, assez aride (où les cristaux affleurent et où les chamois sont chez eux) qui relie Cogne au val Soana. Après une longue descente solitaire dans des alpages perdus, on arrive presque soudainement au milieu de groupes endimanchés, jeunes filles élégantes aux colliers de verroterie venant de Paris, familles bruyantes et joyeuses. L'animation de ce «pardon» montagnard est extraordinaire et paraît insolite si haut, si loin de tout.
 
Hertz étudie l’organisation du culte voué par les habitants de villages alpins perdus dans la chaîne du Grand Paradis à un saint au nom étrange, Besse. Celui-ci est « puissant pour toute protection », mais plus particulièrement attaché à l’évitement du service militaire pour les conscrits tirés au sort. Une fois par an, chaque 10 août, les pèlerins grimpent rejoindre, à 2047 mètres d’altitude, la chapelle du saint, accolée à un énorme rocher dont ils rapportent des petits cailloux pour prolonger l’efficacité de la fête durant l’année.
 
A priori, rien que de très classique dans les formes de la dévotion. Quel est alors le problème sociologique que Hertz perçoit lorsqu’il découvre le culte ? Réponse : un double problème de morphologie sociale. Cinq paroisses ont «droit à saint Besse » et organisent, à tour de rôle, la fête du 10 août. Quatre d’entre elles appartiennent au Val Soana, vallée du Canavais de langue italienne dépendant du diocèse d’Ivrée et de la maison piémontaise : Ingria, Ronco, Valprato et Campiglia. La cinquième, Cogne, est située sur le versant francophone de la montagne, côté val, duché et diocèse d’Aoste.

 

[Le sanctuaire de San Besso à Valprato]
 
"Aux abords des rôtissoires en plein vent, les gigots sont retenus d'assaut. Chaque groupe cherche une bonne place pour pique-niquer à l'aise. Après le recueillement solennel de la fête religieuse, la foule grouillante se délasse, mange, les bouchons sautent..."
 
C'est là que Robert Hertz fit la connaissance, autour d'un gigot, d'un ou deux de ses informateurs. Je ne peux pas m’empêcher de penser que Robert Hertz a sans doute rencontré mon grand-père dans le cadre de son enquête.

 

 

03:55 Publié dans Canavese | Lien permanent | Commentaires (9)

02/10/2007

Magnins écolos

J’ai parlé ici de ma brève visite au pays de mes pères à Ronco-Canavese dans le val Soana. La pauvreté de l’endroit et l’économie du siècle dernier forçaient les habitants mâles du val à partir gagner leur vie en plaine et parfois très loin. C’est ce qui a amené mon grand-père Besso/Laurent et son cousin Baptiste à des parcours ambulants en Savoie. Ils se sont finalement sédentarisés à Abondance et à Bons en Chablais.

Ils étaient rétameurs - chaudronniers, Rüga en franco-provençal, on les appelait aussi magnins, un métier hautement écologique...

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Pour rétamer cuillères et fourchette usées et rendues à leur âme de fer, ils faisaient chauffer l’étain dans une grande bassine, cela faisait un mauvais bouillon noir et malodorant duquel le rétameur ressortait les couverts brillants comme neufs ce qui ne manquait pas d’éblouir les gosses du village privés de télé. Accessoirement, il colportait les nouvelles de place en place.
 
Avec un alliage de plomb et d’étain, ils réparaient aussi ces chaudrons en cuivre, qui servent aujourd’hui de jardinière à fleurs mais qui servait à faire chauffer le lait pour le transformer en beurre ou en fromage. Les chaudrons retrouvaient ainsi une nouvelle vie pour de longue années.
 
Bien sûr personne, aujourd’hui, ne veut manger avec des couverts en étai. Pourtant cette économie parcimonieuse dans l’utilisation de l’énergie et des ressources naturelles mérite qu’on s’y arrête. Modernisée, ne devrait elle pas servir de modèle pour garder un espoir de planète vivable.

Qui n’a pas regretté de devoir jeter un excellente paire de chaussure qui semblait facilement réparable ?

16:10 Publié dans Canavese | Lien permanent | Commentaires (5)

30/09/2007

Peagni

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[Clocher à Tiglietto]

Pas souriants les employées de mairie de Ronco mais coopératifs. Dieu sait combien ils en voient passer dei francesi, italiani, svizerri en quête de leurs racines. On m’ouvre une armoire de fer remplie de registres de naissances et de morts. C’est seulement plus tard que le secrétaire fera glisser la porte et que je verrai aussi les registres des mariages.

Pas facile de s’y retrouver dans ces grands livres. Au bout d’une demi-heure, j’ai compris la logique et je commence par mon père, puis mon grand-père, ma grand-mère et d’autres membres de la famille. Je prends des notes en toute désorganisation. C’est du boulot la généalogie. En fait je me fous de la généalogie mais je dois bien admettre que c’est assez émouvant de retrouver noir sur blanc, l’acte qui enregistre avec témoins la naissance des ces chers antenati (nés avant nous). Moment d'émotion quand je retrouve les mariages en 1909 des deux grands-pères, le mien Besso (Laurent) et Batistta, celui de mes cousins de Bons, célébrés en un beau jour (j'imagine) de Juillet.  

Pour faire court, ce qui m’a frappé c’est que tous ces antenati venait d’un lieu nommé Peagni, un hameau (frazione) de Ronco. Donc après mes trois heures d’investigation, muni de ma carte au 25 millième me voilà parti pour Peagni. Après une première côte redoutable, je gare sagement la voiture et me voilà parti dans la montée. La route est goudronnée mais il ne faut pas avoir à croiser. S’ils n’avaient pas le cœurs solide les antenati, ils ne devaient pas survivre longtemps. Réserve de chasse, réserve de pêche, je croise quatre jolies biches et m’approche à cinq six mètres avant qu’elles ne me voient.

A Peagni, pas de panneau indicateur, juste quelques maisons de pierre sèches perdues dans la végétation. Impossible de savoir combien de maisons exactement  tant la forêt est dense et la pente escarpée. Trop risqué de grimper dans les ruines. Une impression de belle au bois dormant, un lieu engourdi depuis un siècle. J’apprendrai un plus tard par Giuseppe, un lointain cousin, qu’il a encore habité dans une de ces maisons après la guerre.

Incroyable de penser que tous ces Giovanni, Pietro, Gian-Battistata, Paolo, Besso… toutes ces Maria, Maria Margherita, Maria Magdalena, Maria Giovanna Candida, Maria Appolinaria… tout ce monde d’avant la pilule, enseveli dans les registres de Ronco et déclarés à Peagni, a pu vivre ici dans ces quelques maisons suspendues à la montagne sous le lac de Canaussa, à côté du rio  du même nom qui dévale à grandes eaux. La vanité du monde est sous mes yeux, elle me transperce,

Je poursuis ma route vers Tiglietto, un autre hameau où est née ma grand-mère, sur un petit plateau dégagé de végétation habité à temps partiel. Des jeunes qui restaurent ces belles maisons de pierre. Le temps est maussade mais j’ai envie de rester  ici.

09:50 Publié dans Canavese | Lien permanent | Commentaires (17)

28/09/2007

Mont Dolent

Mes grands-parents paternels vivaient accrochés à la montagne dans un petit hameau nommé Peagni qui dépendait du village de Ronco-Canavese. Peagni était alors un petit village d’une dizaine de maisons en pierres sèches et Ronco un gros bourg construit au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient des pierres rondes comme des oeufs préhistoriques ;-)

Aujourd’hui Ronco est le chef-lieu sans grâce du Val Soana dans le Piemont, provincia di Torino. Sans grâce, car les constructions modernes sont laides et ont détruit la belle harmonie des maisons de pierre sans pour autant aérer l’ancien amoncellement delle case. La Soana est la rivière qui roule ces pierres rondes, gros bloc de granit dont on se demande quels géants ont pu faire ici une monstre partie de pétanque.

Si l’on suit la route on arrive à PiamPrato. Un pré plat à plus de 1500 mètres au cœur du Grand-Paradis, le paradis dei camosci (chamois) et dei stambucchi (bouquetins). A Piamprato on trouve un bar, le Bar Bu, gite d’étape proche d'un monument dédié aux stagnini-calderaio, les rügas en franco-provencal, dits aussi les magnins, ces rétameurs-chaudronniers très habiles du val Soana qui partaient gagner leur vie, qui à Milan, qui en Savoie, qui à Paris.  

9943f8b9e64df1a77760383f9932dcd4.jpgJ’étais en vacance cette semaine et d’humeur généalogique. Alors pour commencer je suis passé à Verossaz qui est l’endroit où est né un de mes bisaïeuls côté maternel. C’est une commune en Valais près de Saint Maurice. De la vallée, il faut monter pendant vingt minutes pour arriver sur une sorte de plateau. Au pied des Dents du Midi avec la Cime de l'Est qui ressemble au Cervin. Je n’ai pas trouvé l’aïeul à l’état civil de Saint Maurice, je manquais de précisions, mais je me suis bien promis d’y revenir. 

Ensuite, j’ai poursuivi mon tour du Mont Dolent (photo) en diretion de Martigny et du col du grand Saint-Bernard. Le Mont Dolent est un redoutable sommet pyramidal, non loin du Mont-Blanc, qui culmine à 3820 mètres. C'est une des dernières conquêtes majeures de l'alpinisme au XIXième (Whimper-Michel Croz) bien après le mont-Blanc, et juste avant le Cervin. A son sommet se rejoignent les trois lignes de frontière France-Italie-Suisse. Vu que je suis à moitié italien et pour le reste suisse et français, je considère le Dolent comme ma montagne personnelle bien que j’ai abandonné depuis longtemps l’idée de la gravir.

J’étais pas trop chanceux avec le temps. J’ai quand même pu monter en dessus de Piamprato et le brouillard ne m’a pas trop gâché le plaisir. Le lendemain matin j’avais de toute façon rendez-vous au municipio, la mairie, avec une belle pile de registres: extraits de naissance, de mariage et même de mort. Eh oui, ça existe : i registri di morte !

PS: (rien à voir)  Au Terrier, 71, bd de la Cluse à Genève, l'acteur Jean Bruno lira : "Badonce et les créatures"  d'Alexandre Vialatte. vendredi 28 septembre à 19h. samedi 29 septembre à 18h, dimanche 30 septembre à 18h., Pour réserver vos places, vous pouvez téléphoner au Terrier 022. 320.43.61 (répondeur) ou envoyer un message électronique à leterrier@bluewin.ch

 

17:00 Publié dans Canavese | Lien permanent | Commentaires (3)

08/02/2006

Arpitan

Mes ancêtres parlaient arpitan.

Mon grand-père paternel en possédait plusieurs variantes du val d’Aoste et des Savoie.

Ce n’était pourtant pas un grand lettré, ses écoles il les avait faites en poussant une barotte comme on dit en arpitan, une carriole à bras qui contenait son matériel à rétamer les couverts, de l’acide chlorhydrique (il disait muriatique), des barres d’étain, un chalumeau à essence pour faire de petites soudures. Il allait de vallée en vallée, dans un voyage commencé avant la grande guerre, entrecoupé en 1916 de grandes vacances chez les chasseurs alpins (i cacciatori alpini) sur les glaciers du Tyrol dans des corps à corps avec les comparses autrichiens de cette farce sanglante, puis continuer en 1919 pour enfin faire venir sa famille en 25 à Abondance.

Mon père est donc né un an avant aux frontières de l’Arpitanie, dans le val Soana. Mon autre grand-père venait du Valais, un autre coin de l’Arpitanie. De l’Abbaye de Saint-Maurice à celle d’Abondance, il n’y avait que quelques génuflexions. C’est à La Chapelle d’Abondance que le valaisan est venu installer sa boulangerie où, naguère (10-12 ans), mes cousins faisaient encore un pain délicieux.

Vous connaissiez peut-être l’arpitan, c’est le francoprovencal que l’on parlait dans la région ci-dessous. Un mélange d’Oc du sud et d’Oïl du nord, moitié huile, moitié vinaigre. C’était plus ou moins l’ancienne Allobrogie romaine, de Neuchâtel à Roanne, de Grenoble à Aoste en passant par Macon, Saint-Etienne, Lyon, Chambéry, Sion, Sierre, Genève, toute la Romandie. Une langue perdue ou presque.

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01:00 Publié dans Canavese | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : Ecriture