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09/08/2007

No Suicide -3-

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Olga est le tout dernier modèle d’APerHos. Si mon Raymond revenait, lui qui aimait tellement bricoler, il dirait d’Olga que c’est un beau lit d’hôpital bien pratique, super ingénieux. C’est vrai, Olga est un lit capable de toutes les orientations. C’est aussi une petite voiture qui se déplace seule dans les couloirs ou les allées du jardin. Alphonse, lui, aurait aimé la chaîne stéréo qui joue les morceaux que je veux… un son très pur… un choix infini de musiques du monde. Parfois, elle me met une chanson sans que je demande rien. Je suis tentée de protester mais c’est inutile, elle est toujours dans le ton, dans l’humeur de l’instant… Pour Lucien, mon fils, chez Olga, c’est l’écran de télé plat et pliable qui surgit de sous le matelas qui l’aurait séduit. Je l’entends presque dire : « Un lit à la James Bond. »

Moi, j’associe Olga, ce petit bijou de technique, à mon vieux monde fané… éteint même… et depuis si longtemps. Cela me la rend plus proche, plus humaine, presque amicale. Sinon, quand on y réfléchit, c’est Big Brother cet engin là. L’œil à tout, l’œil partout… Et pourtant avec Olga, on a fait de grandes choses dernièrement.
       
J’ai peur ! Je suis morte. Morte avec Raymonde, avec Lucien, avec Jean-Jacques. Il voulait le cryogéniser, mon Jean-Jacques. Ils disaient que sa maladie, à J-J, serait soignée dans quelques années. Ils disaient qu’alors, ils pourraient sans doute le réchauffer, qu’il aurait encore de belles années à vivre devant lui. Je les ai empêchés de commettre ça. J’envie ces petites vieilles à qui on a accordé le droit de mourir parce que leur maladie était enfin jugée incurable. J-J conservé dans de l’azote liquide… et quoi encore !... Il n’aurait pas été le seul. Ce fût un débat terrible. Les refroidisseurs avaient démontré que cela marchait. Nous avons refusé. Nous étions nombreux. Nous avons gagné. Aujourd’hui, personne ne peut plus être cryogénisé contre son gré. C’est fini !

J’ai peur ! Je suis partie avec eux, partie avec les miens. Dans ma tête, en tout cas. Je veux faire disparaître les derniers souvenirs qui me restent. Ma mémoire étonne, paraît-il. Moi, elle me fatigue. C’est grâce à Olga que je l’entretiens… et même parfois à mon corps défendant. Avec son aide, j’ai pu me livrer à la seule chose qui vit encore un peu en moi : les petites histoires que je construis patiemment pour les gosses.

03:20 Publié dans No Suicide | Lien permanent | Commentaires (0)

07/08/2007

No Suicide -2-

523ea5514b23ce25d19b1d7368525767.jpgJ’ai peur! Aujourd’hui je passe mes jours et mes nuits avec Olga. Olga est le dernier avatar de mes assistantes personnelles hospitalières. Mon A.Per.Hos comme ils disent. C’est de loin la meilleure de toutes, Olga. Elle est à mes petits soins. Rien à voir avec la toute première d’entre elles. Un engin mal dégrossi. Vraiment ! Celui-là, je l’avais appelé Sans-nom. Plus tard, il y a eu Sans-nom2 et Sans-nom3 et même 4. À l’époque, après la mort d’Alphonse, j’étais encore bien valide, j’allais sur mes nonante ans et j’avais protesté du plus fort que j’avais pu. Je préférais une infirmière deux heures par jour plutôt que ce machin… cet engin… vingt quatre heures sur vingt-quatre. On m’avait répondu que les infirmières étaient réservées aux hôpitaux. Comme pour me punir de protester, on m’avait demandé de partager Sans-nom avec une autre vieille, une petite sèche et acariâtre dont j’ai oublié le nom. Elle crachait sa bile à gros bouillons cette sale pie. Elle enquiquinait tout l’étage… Mais c’est si loin tout ça !

Bien plus tard, les techniciens, deux jeunes rigolos, qui, en ce temps là, mettaient en place les APerHos, ont bien vite remarqué que, derrière mes airs revêches, mes cent années et quelques, je n’étais pas hostile à la technologie. À l’époque, je passais ma vie au téléphone, au visiophone. C’était avec Raymonde ou avec mes amis du Québec, Jean-Jacques et les autres, avec les quelques survivants de cette longue marche. Du coup, un des chefs monteurs a décidé de me remplacer Sans-nom1 par Sans-nom2. Hé bien, figurez-vous que je l’ai regrettée cette sale bête de Sans-nom1. J’avais réussi à m’attacher à cette chose idiote…. Il faut dire que, deux ou trois fois, la chose avait bousculé la vieille pie acariâtre. Un faux mouvement, peut-être par hasard. Cela me l’avait rendue sympathique, Sans-nom1. Je l’aurais presque défendue, cette pauvre machine promise à la casse.

Olga, c’est autre chose. Une infirmière, même la plus attentive, la plus professionnelle et diligente, ne pourrait jamais atteindre un tel degré de précision. Elle a une force de colosse et un doigté de micro-chirurgien. Elle est présente à chaque minute. Elle prévient mes moindres envies. Elle me connaît par cœur. Elle a pour moi toutes les attentions et assiste le plus petit de mes mouvements désordonnés pour le transformer en un geste délicat. Quand je me promène dans l’hospice, je ne rencontre comme par magie que les gens que j’ai envie de voir. Elle fait parfois de grands détours pour m’éviter de rencontrer la vieille casse-pieds du troisième qui se croit obligée de me raconter sa vie. Celle qui me parle de son mari, le général, qui avait toute la confiance de Jacques Chirac, de ses placements en bourse, de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants qui ont si bien réussi dans la vie… Elle est assommante cette vieille. Elle me tue. Comment s’appelle-t-elle déjà ? Ah oui Thérèse ! Merci Olga. Continue, s’il te plaît,  d’éviter Thérèse ! Il n’y a rien à tirer de bon de cette femme !

04:20 Publié dans No Suicide | Lien permanent | Commentaires (2)

05/08/2007

No Suicide -1-

523ea5514b23ce25d19b1d7368525767.jpgJe mourrai peut-être sans m’en faire
Du vernis à ongle aux doigts de pied
Et des larmes plein les mains
Et des larmes plein les mains
      
Boris Vian – Poèmes – Je mourrai

No Suicide

(Ça n’a pas de bon sens)

 

J’ai peur ! J’ai peur de durer. Peur de vivre encore et encore. Il y a si longtemps que mon Raymond est mort. Si longtemps… c’est à n’y pas croire. C’était en 94, fin juillet, le 29 exactement, un jeudi, dans des souffrances que je ne souhaite à personne. Et puis ce fût le tour d’Alphonse d’être emporté… ça s’est passé si vite… Pour la deuxième fois, j’ai cru qu’il me serait impossible de survivre… pourtant la vie a repris le dessus… lentement. En 99, c’est Lucien, mon fils, qui a succombé à une bronchite mal soignée. On ne pouvait rien lui dire, à Lucien, il n’en faisait qu’à sa tête. Il n’allait tout de même pas se laisser abattre par une bête bronchite.

J’ai peur ! Jean-Jacques aussi est parti des suites d’une maladie incurable. Même ma chère Raymonde s’est éteinte, il y a, aujourd’hui… une éternité. Elle, au moins, elle a fait une belle fin, Raymonde. Toujours bon pied bon œil. Un mois avant sa mort, nonagénaire, elle montait encore au Veyrier. Un matin, elle ne s’est plus réveillée. Voilà ! Oh, comme je l’ai enviée ! Comme je l’envie encore ! Ma chère Raymonde…

J’ai peur ! Je sais, cette histoire commence tristement. D’habitude, ce sont des histoires gaies, des histoires pour les enfants, que je dicte. J’ai bien compris qu’on ne s’attire pas d’auditeurs avec des contes tristes, surtout tristes d’un bout à l’autre. Pour tout dire, aujourd’hui, la gaieté de mon histoire, je m’en moque. Je préfère vous prévenir, sauf événement hautement  improbable, ce récit ne deviendra pas plus gai vers la fin. Bien au contraire ! Je vous ai cité mes morts intimes. Ces défunts, je pourrais vous en faire une telle ribambelle de bonhommes en papier qu’elle ferait dix fois le tour de cette chambre si pimpante. Je ne le ferai pas. Ça n’aurait pas de sens. Et, je veux garder quelques auditeurs pour porter témoignage de cette fin de vie si longue… et si ridicule.

05:00 Publié dans No Suicide | Lien permanent | Commentaires (2)

03/08/2007

No Suicide

Je suis un peu en retard pour le feuilleton de l’été. Il y a deux ans, j’avais commencé « Internet Romance »  le 23 juillet. En décembre 2005,c’était « Œil Serein ». En 2006, le 8 août (*), « Forfait Illimité » puis en décembre « Parfum d’Avent. »

J’en ai encore quelques uns dans mes tiroirs. En septembre 2006, j’avais commencé à publier « La Tentation du Départ. » Un roman que j’ai terminé depuis mais qui va rester gentiment dans mon ordi. Bref, pour cette année j’hésitais.

[Enki Bilal. Tableau curieusement intitulé « No Suicide »]

J’ai finalement décidé de publier « No suicide » qui est une suite de Forfait Illimité à la limite de la science fiction. De la science fiction « moralisatrice » à la Ray Bradbury. Forfait racontait les amours de deux octogénaires. No Suicide se passe vingt ou trente ans plus tard, peut-être plus.

Comme Œil Serein et ForfaitNo Suicide est une nouvelle qui fait partie d’un recueil dont le fil rouge est « comment la technologie change (ou ne change pas) la vie des gens. »  Chaque nouvelle était précédée d’une citation de Boris Vian : Pour No Suicide c’était :

Je mourrai peut-être sans m’en faire
Du vernis à ongle aux doigts de pied
Et des larmes plein les mains
Et des larmes plein les mains
      
Boris Vian – Poèmes – Je mourrai

A bientôt donc... les dimanche - mardi et jeudi

(*) Pour la prononciation de a-ou-t voir les recommandations du CSA

06:55 Publié dans No Suicide | Lien permanent | Commentaires (4)