07/01/2012
Limace bigarrée

Comment Fred Lamourette dessine Robert, ce garçon qui va leur faire découvrir la fameuse Dame du Job.
Frédéric s'adonnait comme moi a ces vertiges du vocabulaire, mais je pense qu'il y avait pour lui, dans le jeu des formes et des couleurs, des sorcelleries et des prestiges où mon esprit ne le suivait pas. Outre le thème de l'express et celui de la porte qui s'ouvre, il dessinait souvent à cette époque-là un enfant atteint de la rougeole, avec une technique barbare et primitive dont il essaya par la suite de garder certains procédés.
L'enfant, c'était Robert, le petit-fils du propriétaire, que nous étions allés voir un jour. Sa mère nous avait dit qu'il avait la rougeole. Depuis, Frédéric, hanté par l'imagination de cette maladie plus séduisante que la vulgaire varicelle, le dessinait dans la mesuredes lumières qu'il avait acquises sur le sujet. Robert devenait sur ces peintures une sorte de limace bigarrée, de larve verte ornée de disques rouges comme une espèce d'étoffe à pois, couchée sous les draps transparents. Il s'incrustait à angle droit dans un personnage ténébreux,avec une tignasse d'ébène, des bas noirs et des souliers noirs, qui ressemblait au vicaire de la paroisse. Cette forme sombre et terrifiante était censée représenter la maman du petit Robert. L'ensemble monstre a pois et monstre ténébreux composait une équerre à T. J'ai souvent retrouve cette équerre comme motif de composition dans les dessins de Frédéric. Quant au petit garçon à la rougeole, c'était lui qui devait un jour nous apporter le secret de la Dame du Job.

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06/01/2012
Trocadéro

Voici un extrait de La Dame du Job d’Alexandre Vialatte. Ce roman retrace une partie de son enfance partagée avec son ami Fred Lamourette que l’on retrouve dans Les Bananes du Congo. Ces paragraphes nous parlent de la passion de Vialatte pour les mots. Fred Lamourette avait plus de goût pour le dessin, je l’illustrerai dans une autre note.
Pour ma part, j'étais plus sensible au problème du vocabulaire : pourquoi ce mot de main ? Et comment savait-on que cette chose s'appelait main ? Le mot désignait des choses si différentes. Pourquoi était-ce toujours main ? Je posais la mienne sur la table où le tapis de cachemire faisait ressortir son contour, je disais « main » et je sombrais dans une sorte de vertige. Le mot pendule me procurait le même genre de perplexité. Il n'avait pas l'air de faire corps avec l'objet qu'il désignait. Au lieu que certains mots au contraire me paraissaient inséparables de leur chose ; on avait l'impression naïve que c'était le vrai nom de leur objet.
D'autres trompaient : ils n'évoquaient l'objet que par une décision arbitraire de ces géants divins qu'étaient les grandes personnes; ils ne l'atteignaient que par la bande ; ils étaient une incantation plutôt qu'un nom. D'autres aussi paraissaient s'appliquer à des objets qu'ils ne désignaient pas. D'autres enfin ne s'appliquaient à rien et, parmi eux, les uns sympathiques et plaisants, d'autres revêches, ridicules et prétentieux :
« arthritisme », « Trocadero ». Trocadero était invraisemblable, hybride et repoussant. Nous le répétions quelquefois en l'employant a l'aveuglette, ou sans objet. Notre litanie se terminait en chanson sur l'air d'un refrain de nourrice :
« Au Tro, au Tro, au Trocadéro »
Nous avions fini par penser que c'était peut-être le nom de quelque âne espagnol. Au-dessus de tout cela il y avait les mots de passe, des mots trop beaux pour le langage humain, qu'on avait dû faire pour le plaisir, comme nous en faisions nous-mêmes en mélangeant les syllabes au hasard. On les trouvait surtout dans les catalogues que madame Lamourette lisait seule, à mi-voix, d'un air pensif, en écrivant et en se mordant parfois la lèvre, au moment des commandes d'automne : organdi, macramé, shirting, madapolam. Nous jouissions d'eux pour eux-mêmes. Aucune curiosité de leur signification ne nous traversa jamais l'esprit. Je pense même que nous aurions été déçus de les comprendre. Mais la question ne se posait pas. Nous les répétions a voix basse et rougissions si on nous entendait célébrer ces étranges mystères ; nous pensions que ces mots étalent trop beaux pour nous et qu'il y avait de notre part, à en user, une prétention qui nous rendait coupables. Mais leur splendeur nous exaltait. Nous les chantions. C'était une religion faite de litanies, de messes basses, de répons et de cantiques.
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05/01/2012
Gaz Kazakh

Non, ce n'est pas une auréole ni un camping-gaz derriere la tête de Noursoulan Nazarbayev. C'est le drapeau Kazakh.
J’ai déjà parlé ici du Kazakhstan qui est toujours gouverné par le sympathique Noursoultan Nazarbayev. Il était déjà président du Conseil des ministres de la République socialiste soviétique kazakhe bien avant 1989. Un communiste donc reconverti au libéralisme. Bel exemple de retournement de Casaque tout en finesse. Enfin pas pour tout la monde.
Noursoultan est chouchouté par Total, Exxon et Shell, surtout depuis qu’à Kachagan, dans la mer Caspienne, on a découvert des réserves de pétrole, estimées entre 9 a 16 milliards de barils, la réserve la plus prometteuse de ces dernières décennies, mais 3 a 6 mois de consommation mondiale seulement. C'est dire à quelle vitesse nos voitures vont être à sec.
Encore plein de réserve dans un pays musulman donc. Mais, pas de pot, on avait vendu la peau de l’ours trop vite. En effet 11 ans et 39 milliards de dollars d'investissements plus tard, Total, Exxon, Shell et l'italien ENI sont très inquiets, les coûts d’extraction promettent d’être astronomiques.
A Kachagan. Les hydrocarbures y sont piéges a 4200 mètres sous le fond de la mer à très haute pression. En surface, sur des îles artificielles, les températures varient de - 35 °C en hiver a 40 °C l'été. Ces îles sont truffées de capteurs afin de repérer les fuites de gaz inflammables, du sulfure d'hydrogène toxique a haute dose (H2S, odeur d’œuf pourri). Sur la plus grande des îles artificielles, sur laquelle vivent 5500 employés, des exercices d'urgence sont conduits chaque semaine.

Mais ce n’est pas le gaz qui tue à Kachagan… entre 14 et 70 personnes ont trouvé la mort en décembre au cours de manifestations d'ouvriers de la cite pétrolière d'Aktau, au bord de la Caspienne. Des manifestations réprimées dans un silence médiatique total par le grand ami de la France et de l'Occident, Nursultan Nazarbayev. Sources.
Les réserves mondiales de brut sont comme un vaste arbre fruitier. On commence par cueillir les fruits bien murs et a portée de main, avant de finir par se résoudre a monter chercher les fruits pourris tout en haut de l'arbre. Et, en principe, c'est à ce moment là que l'échelle casse et qu'on finit à l'hosto ou à la morgue.
PS: Jean, prière de mettre un commentaire.
19:22 Publié dans Au fil de la toile, Géographie, Libéralisme | Lien permanent | Commentaires (2) |

