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26/08/2018

Tomber des nues

Je tombe des nues

Un texte retrouvé au hasard de mes mails. Il serait de Jean-François Duval, journaliste. Né en 1947 et vivant à Genève.

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Ces jours-ci, il fait un froid comme il me semble n’en avoir jamais connu. Je regarde par ma fenêtre: branches d’arbres givrées, parcourues à toute vitesse par un couple d’écureuils qui ne se lasse pas d’y jouer à cache-cache: ces deux-là pratiquent l’art d’un merveilleux savoir-vivre!

Chaque jour de chaque saison, je regarde par cette fenêtre un spectacle toujours divers. Un matin d’automne, tous les trois ou quatre ans, des jardiniers aussi agiles que des singes se balancent au bout de cordes afin d’équarrir les arbres voisins qui portent encore pour quelques jours avec gloire le feuillage d’or de l’automne. C’est un spectacle stupéfiant. Un strident concert de scies électriques accompagne les branches qui s’abattent au sol.

Bien des choses chutent, c’est une loi de la nature. Par exemple, la cédille de mon prénom a chuté depuis longtemps de ma carte de crédit; la sphère informatique voudrait son extermination. Or, regardant par ma fenêtre, voilà que, sous la coupe de la scie, je vois s’affaler au sol une branche en forme de ç cédille. Merci monsieur le jardinier des arbres! Je suis prestement descendu du cinquième pour ramasser cette branche. Ça me rendait content, car plus les temps avancent, plus j’entrevois un tombeau pour la cédille. Cette cédille cependant n’était que de bois. J’en voulais une vraie de vraie. Que ni mon nom ni ma vie ne soient amputés! Que la cédille qui, comme la vie, vient en surplus, me soit rendue!

Par chance, en parcourant le catalogue de l’Hôtel des ventes, je vis qu’une cédille était mise aux enchères, à un prix abordable. J’y courus. J’avais le cœur ravi, plein d’espoir. C’était la première fois que je me rendais à une vente de ce genre. L’idée de n’avoir pas à payer unprix fixé et convenu d’avance est très excitante; les ventes aux enchères sont des terrains de chasse, et l’homme aime à placer l’esprit de la chasse dans à peu près tout ce qu’il entreprend – même les mères de famille se métamorphosent en chasseresses lorsqu’elles se rendent au supermarché pour y traquer les prix. Assis sur ma chaise au milieu d’une centaine de personnes, j’ai vu comment, dans une vente aux enchères, les
prix changent à chaque instant. La chasse est mouvante, des mâles et des amazones rivalisent pour décocher des flèches dans une marée de bisons qui défilent, ou pour envoyer leurs harpons se ficher sur le flanc blême d’une baleine qui s’enfuit plus loin. Le ç cédille a disparu de ma vue, il est parti à des hauteurs vertigineuses. J’en étais si ébahi que j’ai oublié de laisser retomber mon bras, si bien que malgré moi l’objet suivant m’est échu. J’ai essayé de balbutier que je n’en voulais pas, mais trop tard, le marteau du commissaire-priseur était tombé: «ADJUGÉ!»

J’avais entendu murmurer autour de moi que l’objet n’appartenait à aucun style connu, ne datait ni du XVIIIe ni du XIXe siècle, qu’il était tout bonnement sorti d’un atelier aux alentours de l’année 1947, mais qu’il était susceptible de devenir le fleuron de l’appartement de la personne qui le détiendrait, si elle y mettait du sien. C’était un objet-mystère, presque un cadeau-surprise. Je l’avais eu pour rien.

Quand je l’ai tenu entre mes mains, je l’ai examiné sous toutes ses coutures: c’était ma propre vie. Elle m’était échue sans que j’en eusse pris conscience, comment l’aurais-je pu? Ah! la drôle d’affaire. Je suis ressorti avec ma vie empaquetée sous le bras. Qu’allais-je en faire? Je n’en revenais pas de l’avoir euepour ainsi dire rien. Qu’elle me soit ainsi tombée sur les bras. Quoi! rien d’autre à faire que vivre?! Qu’importait même les façons que je choisirais pour remplir cette fonction?! Simplement vivre: là était ma ligne d’horizon, comme elle est la vôtre, ou devrait l’être.

Je suis rentré chez moi. Les équarisseurs étaient partis. Les écureuils jubilaient de plus belle. C’est bien vrai ça, nous tombons tous des nues.

Un autre texte: Days run away like wild horses over the hills. Elle a son rythme propre; en anglais elle est très belle à dire. Si j’essaie de traduire, elle dit à peu près: «Les jours s’enfuient comme des chevaux sauvages par-dessus les collines.»

18:57 Publié dans Textes | Lien permanent | Commentaires (0)

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