03/02/2008
Birmane
J’aime bien les écrivains qui racontent des histoires. J’aime bien les écrivains qui me font voyager. Quand le pétrole approchera de sa fin, on autorisera seulement quelques écrivains à voyager et à nous raconter leurs voyages. Certains seront factuels et géographques d’autres nous construiront de belles fictions à saveur de vérité. C’est ce que fait Christophe Ono-dit-Biot.
Christophe a passé pas mal de temps en Birmanie et il en est sorti ce roman savoureux Birmane qui nous entraîne dans cette Birmanie fermée et mise à sac par un groupe de généraux qui ont confisqué le pouvoir. On a beaucoup parlé de la Birmanie pendant quelques jours quand les moines se sont fait massacrés par le régime. On en parle parfois à propos de Aung San Suu Kyi l’opposante institutionnelle, prix Nobel de la paix, trop connue pour être liquidée et mise en résidence surveillée. Ce pays est un des rare sur la planète qui offre encore un tel parfum d’aventure.
César est un garçon pas très sûr de lui, plaquée par sa compagne en Thaïlande, il décide de tenter l’aventure en Birmanie. A Rangoon, où la paranoïa le dispute à la moiteur tropicale, il rencontre Julie, médecin humanitaire, très belle et mystérieuse dont il tombe amoureux. César va transiter par les boîtes de nuit où la jeunesse dorée de Rangoon s’amuse puis par les casinos de Mong-La entourés de lupanars. Cette ancienne bourgade de paysans shans est devenue en quelques années un petit Macao perdu au milieu des montagnes, étincelant de néons. Il séjourne dans des villages lacustres du lac Inle à la vallée des Rubis pour arrivé au milieu des Karens en rébellion continuelle. César suit sa route de l’aventure en quête d’amour et d’absolu dans le pays le plus fermé, le plus enivrant, le plus sensuel de toute l’Asie.
J’ai beaucoup aimé ce livre que m’a offert Dario pour mon dernier jourde boulot chez les fous. Je l’ai lu assez vite et sans sauter de page. Seule la fin m’a un peu déçu mais l’auteur avait mis la barre à une telle hauteur qu’il était sans doute difficile pour lui de finir sur un point d’orgue.
05:50 Publié dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (1) |
01/02/2008
Der des der
Cette année on fêtera le 90ième anniversaire de la fin de la der des der. 90 années de paix et de prospérité ! Non, je déconne. L’année commence fort pour les derniers poilus, le premier janvier Erich Kästner, dernier survivant allemand de l'armée impériale de Guillaume II, est mort dans l’indifférence générale. Les journaux tudesques se sont aperçus de sa mort trois semaines plus tard. Ensuite, le 12 janvier est mort le dernier poilu polonais, Stanislaw Wycech, il n’avait que 105 ans. Membre de la POW, il était trop jeune pour être enrollé dans l’armée allemande. Wycech avait repris du service en 1919 pour combattre l'envahisseur russe aux portes de Varsovie. Il reste encore deux ou trois anglais survivants de la der des der Henry Allingham, 110 ans, doyen des britanniques et Harry Patch son second. Il reste 2 américains, 2 canadiens, 2 italiens, aucun russe, ni hollandais, australiens, néerlandais, belge, autrichiens, néo-zélandais sans compter les africains, serbes, tchèques... et toutes les nations mêlées à ce grand carnage: 9'381'551 morts, 23'149'975 blessés.Le 21 janvier Louis de Cazenave [photo] s’en est allé, c’était l’avant dernier français. Le dernier, Lazare Ponticelli, est né italien, naturalisé en 39 seulement, un beau symbole en ces temps où il ne fait pas bon être estranger dans ce pays. On apprend à cette occasion qu’ils étaient tous deux pacifistes, qu’ils avaient maintes fois refusé des honneurs et qu’aucun des deux ne souhaitaient des funérailles nationales estimant que leurs compagnons de tranchée méritaient autant qu’eux et que surtout, à 20 ans, ils méritaient de vivre, un point c’est tout !
« Cette guerre, on ne savait pas pourquoi on la faisait. On se battait contre des gens comme nous»
C’est leur dernier pied de nez à tous ces fauteurs de guerre qui comme disaient Boris Vian n’ont même pas réussi à les terminer proprement, la preuve il est resté des survivants. On regrette un peu que ces gradés qui les ont envoyé au casse-pipe n’aient pas pu assister à ce dernier pied de nez.
Ceci dit leurs remplaçants es qualités ont fait des déclarations bien connes… on pouvait compter sur eux. Voilà ce qu’a dit le petit Napoléon par la voix de son sinistre-se-crétaire des anciens combattants, Alain Marleix le 21 décembre dernier : (il a tenu à réaffirmer) « …la reconnaissance de la France, et la dette imprescriptible que les générations actuelles et à venir avaient contractée à l'égard de ces hommes qui firent le sacrifice de leur jeunesse et parfois de leur vie pour défendre la grandeur et la liberté de la France." Ceci n’est pas de l’anti-Sarkozy mais de l’antimilitarisme car ils auraient tous fait pareil, Pompidou, Giscard, Chirac, Mittérand, et même Jospin le Trosko. Ils nous auraient tous payé de mots !
Quand on connaît un peu l’histoire, ce qui s’est passé en Septembre 1914, et la boucherie inutile pendant 4 ans, on est atterré qu’un siècle plus tard on puisse encore dire de telles conneries à propos de la der des der, un carnage provoqué pour défendre les fortunes d’un petit nombre de possédants. Pour défendre des colonies, pour assouvir des nationalismes étroits et déjà au nom du modernisme. NON, on a pas de dette envers eux, les poilus, on a juste à avoir honte pour ces gens qui les ont envoyé au casse-pipe et une tristesse pour ces internationalistes qui n’ont pas réussi à empêcher cette "dernière guerre".
08:00 Publié dans Au fil de la toile | Lien permanent | Commentaires (1) |
31/01/2008
Ken Loach
Après la bière je suis allé voir le dernier Ken Loach. Encore une œuvre sur les méfaits de la mondialisation C’était au cinéma Rouge et Noir. Je vous rappelle qu’il existe un blog mais qui pour l’instant est fort peu actif.

Angie se fait virer d'une agence de recrutement pour mauvaise conduite en public. Elle fait alors équipe avec sa colocataire, Rose, pour ouvrir une agence dans leur cuisine. Avec tous ces immigrants en quête de travail, les opportunités sont considérables, particulièrement pour deux jeunes femmes en phase avec leur temps.
Télérama : « Certains retournent leur veste par opportunisme. Ou par simple lassitude. Pas lui. L'Anglais Ken Loach ne faiblit pas. Il hait toujours, plus que jamais, les tièdes qui, au nom de la raison d'Etat, de la raison tout court, rendent tolérable l'injustice. Ken, lui, croit encore aux jours meilleurs, voire aux lendemains qui chantent. S'il n'en reste qu'un, ce sera lui : le dernier des Mohicans. On devrait le protéger, telle une espèce rare. Le cloner, même...
Après une ballade irlandaise (Le vent se lève) qui lui a permis d'obtenir - enfin - la Palme d'or de Cannes, en 2006, le voilà revenu à l'actualité, aux urgences... Dans It's a free world, il nous parle de ces esclaves modernes que des profiteurs vont chercher aux quatre coins du monde pour qu'ils effectuent, parfois au péril de leur vie, des travaux sous-payés que personne, sinon eux, n'accepterait de faire. La mode, actuellement, c'est l'Europe de l'Est : la main-d'oeuvre la moins chère et la plus disciplinée, semble-t-il. »
08:40 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (7) |
30/01/2008
Rencontre -5-
Ma rencontre
avec
Alexandre Vialatte
-5-
Mais qui était Vialatte ?
Longtemps on a pensé qu’il était auvergnat, on a cru qu’il était écrivain, certains prétendent l’avoir vu gare de Lyon chaque dimanche apporté sa chronique au wagon postal de 23h15, ils ont imaginé qu’il était chroniqueur au journal la Montagne. On raconte qu’il serait né en 1901 et serait mort en 1971. On raconte qu’il aurait fait découvrir Kafka en France, traduit Nietzsche, Bertold Brecht, Goethe, qu’il aurait frôlé le prix Goncourt avec les Fruits du Congo. Pierre Desproges en avait fait son maître, Philippe Meyer aussi… Tout ceci est vrai et bien d’autres choses encore… Avec son œil unique, Vialatte voyait la réalité de mille points de vue, tous très originaux.
A propos de Kafka, on dit que Vialatte aurait mis chez ce grand pessimiste un humour qui manquait. Vrai ou faux ? Ce qui est sûr c’est qu’Alexandre dû insister lourdement pour que Gallimard publie la totalité de l’œuvre du maître pragois. Il disait à Gaston que sa gloire future serait d’avoir publier Proust, Gide et Kafka.
A vingt ans, il était pion à Ambert et s’en était échappé pour devenir rédacteur de la revue rhénane. Dans des chroniques intitulées, Les bananes de Koenisberg, il retrace ce séjour de six dans l’Allemagne pré nazie de la république de Weimar. Il a vécu à Spire puis à Mayence. Il a raconté à son ami Henri Pourat le charme des petite spiroises, Anja, Frida, Hilda, Rose, Elise ou Milly. Pourat, l’auteur de Gaspard des montagnes, sera l’ami de toute sa vie, le La Boétie de ce Montaigne humoriste. Il n’a pas vraiment aimé l’Allemagne. Il s’est moqué de la lourdeur et du mauvais goût de ses hôtes. C’est là qu’il a appris une certaine forme de cynisme, à tout le moins une vision de l’homme sans complaisance.
Ensuite ce fut l’Egypte. Professeur au lycée français d’Héliopolis. Il prenait à cœur son enseignement et continuait de traduire le château de Kafka.
On a dit que c’était un conservateur à tout crin. Il aurait sans doute rajouté : « oui et je garderais mes crins blancs. » Malgré des opinions politiques franchement de droite qui lui interdisaient de parler politique dans ses chroniques, (La Montagne étant un journal de gauche) il savait détecter les talents de tous bords. Son éclectisme étonne. Avant tout, il aimait les écrivains vrais. Beaucoup naviguaient dans une sphère très éloignée de la sienne. Leurs mondes, leurs styles étaient à l'opposé du sien. Il leur reconnaissait cependant un vrai talent d'artiste. Quel point commun y a-t-il entre Henry James, espèce de « Marivaux cosmopolite », et Frederick Rolfe dit le Baron Corvo, auteur sulfureux d'Hadrien VII, un roman « aussi majestueux, solide et ouvragé qu'une cathédrale byzantine, un monument tout incrusté de métaux précieux » oscillant entre le « grand » et le « mesquin », la « subtilité italienne » et les « préjugés britanniques » ? Qui, en 1954, connaît Gottfried Benn, « le plus grand styliste allemand avec Nietzsche et Kafka », et qui, un an auparavant, sut détecter le « tact littéraire parfait » d'André Frédérique ? Simenon, Paul-Jean Toulet, Dino Buzzati (« S'il n'y avait pas eu Franz Kafka... ce serait le plus passionnant des écrivains du siècle »), jean Giraudoux ou Audiberti, un « hercule de foire » « avoir traversé notre époque sans avoir vu Audiberti, c'est avoir traversé le jardin zoologique sans avoir vu l'éléphant » sont quelques-unes de ses permanentes admirations.
Il savait aussi démonter les fausses gloires. Il aurait rit du livre que Marie Dominique Lelievre consacre à Sagan- Dans La Montagne du 15 mai 1956, il se fait un plaisir de citer quelques vers de l'auteur de Bonjour Tristesse:
« Toujours, toujours,
Je n'aime que Toi,
Prends-moi, prends-moi,
Prends-moi dans tes bras. »
Suit un commentaire à la hauteur de l'oeuvre : « La passion y parle toute pure... Minou Drouet n'a plus qu'à bien se tenir. »
Pour Vialatte, la Comtesse de Ségur est « un besoin poétique de l'enfance », Valéry Larbaud « un grand cru» qui nous apprend que « nous n'avons besoin que de l'inutile », et Ionesco « mérite d'être un classique » même si « d'aucuns le prenaient pour un éléphant qui piétinait le jardin de Le Nôtre, mais ils s'apercevront qu'il danse un pas classique, qu'il est subtil et traditionnel ». Il reconnaît très vite le génie de Bertold Brecht qui était pourtant au antipodes de sa conception du monde.
** Beaucoup de points dans cette note sont tirés du Vialatte de Denis Wetterwald. Denis est un comédien qui a dit souvent les textes de Vialatte, c'est aussi un amateur comme moi, son livre publié en 1996, je crois, aurait mérité une meilleure presse.
**Voilà. C’était ma rencontre avec le maitre. Je reparlerai de Vialatte, soyez en sûr. Je vous posterai bientôt une fameuse et hillarante chronique datée du 2 avril 1964, numéro 573 intitulée « JOIES ET MISÈRES DU POLYGAME » Surtout si Mitt Romney, républicain mormon continue de remporter les primaires américaines.**
04:25 Publié dans Vialatte | Lien permanent | Commentaires (5) |
28/01/2008
Rencontre -4-
Ma rencontre
avec
Alexandre Vialatte
-4-
(...)Il est étrange que le progrès de l'humanité aille au rebours du progrès des hommes. Que le type humain le plus beau soit celui d'avant le progrès. Le progrès se fait-il donc contre l'homme ? »
Je commençais à trouver l'homme bien trop conservateur et le temps bien trop long, ce tortillard n’avançait pas. Alexandre avait sorti un petit cahier et avait commencé à écrire d’une petite écriture très régulière et rapide. Peut-être notait-il des pensées sur le temps qui passe.
« Le temps perdu n'est jamais gaspillé ; les Auvergnats ne le souffriraient pas. J'y songe en lisant Thomas Mann. Quand il fut reçu docteur honoris causa de je ne sais plus quelle grande université allemande, il prononça un discours charmant où il expliquait qu'on l'honorait ainsi pour célébrer les résultats non point du temps qu'il avait employé à étudier dans les universités allemandes, mais de celui qu'il y avait perdu. Car c'était celui-là qui lui avait tout appris. Un grand professeur de Normale disaient à ses élèves : "Lisez, mais au hasard, lisez sans nul programme. C'est le seul moyen de féconder l'esprit." On ne peut savoir qu'après coup si le temps est perdu ou non. Sans le temps perdu, qu'est-ce qui existerait ? La pomme de Newton est fille du temps perdu. C'est le temps perdu qui invente, qui crée. Et il y a deux littératures : celle du temps perdu, qui a donné Don Quichotte, celle du temps utilisé, qui a donné Ponson du Terrail. Celle du temps perdu est la bonne. Le temps perdu se retrouve toujours cent ans après. » (1)
Il a levé la tête un instant de son cahier et m’a redemandé un précision sur ces fameux ordinateurs qui lui paraissait bien mystérieux et inutiles. Allaient-ils remplacer les règles de calcul ? Et même les tables de logarithmes ? Bravement, je l’assurais que oui et bien plus encore. Peut-être même qu’un jour il parleraient, lui dis-je sans sourciller. Il me regarda de son œil unique, visiblement sceptique. Il avait là-dessus des positions très affirmées :
« On brise tout parce qu'on veut faire neuf. On a donc l'illusion de pouvoir tout remplacer. Mais ce n'est pas vrai pour cent raisons. Ne fût-ce que pour celle-ci, qu'avec de la vitesse on fait tout sauf de la lenteur. Et par exemple on perd son temps beaucoup plus vite. Avec de la lenteur on perd son temps lentement ; donc moins. Une civilisation qui se prive de la lenteur n'est pas dans le sens de la nature. On essaie d'y revenir par des voies détournées, on n'y arrive pas, on a perdu le génie du lent : pour prendre un exemple entre mille, la poubelle à pédale ne remplace pas le vélo. Je connais bien la question, ma belle-fille en a une. J'ai essayé, c'est très décevant. Même sur de très faibles distances. »(2)
Soudain, le train à ralenti puis s’est arrêté en rase campagne. Alexandre a continué d’écrire. Pour meubler la conversation, je lui ai demandé s’il prenait souvent le train. Il me répondit que c’était son principal moyen de transport et qu’il avait pas mal voyagé dans sa vie. Il aurait pu me sortir ce petit raccourci férroviaire qui dit tout Vialatte :
« Je suis allé de Paris à Nice par la Corrèze. Il n’y a personne. Sauf un cheval qui broute dans un pré entre Tulle et Brive-la-Gaillarde. Et une tortue géante entourée de plumes de paon au café de l’hôtel Central à Monterolles, à côté d’une scie de poisson-scie. Et à Vierzon, un monument qui s’appelle A la ville de Suez et dans lequel on vend des layettes. Le reste est beaucoup moins remarquable. » (3)
(1)Chronique de la montagne 232 - 9 juillet 1957 p.531 Robert Laffont - Bouquins 2000
(2)Chronique de la montagne 567 - 14 anvier 1964 p230
(3)Chronique de la montagne 481 - 22 mai 1962 p.46
--- la suite demain, peut-être ---
06:00 Publié dans Vialatte | Lien permanent | Commentaires (4) |

