28/01/2008
Rencontre -4-
Ma rencontre
avec
Alexandre Vialatte
-4-
(...)Il est étrange que le progrès de l'humanité aille au rebours du progrès des hommes. Que le type humain le plus beau soit celui d'avant le progrès. Le progrès se fait-il donc contre l'homme ? »
Je commençais à trouver l'homme bien trop conservateur et le temps bien trop long, ce tortillard n’avançait pas. Alexandre avait sorti un petit cahier et avait commencé à écrire d’une petite écriture très régulière et rapide. Peut-être notait-il des pensées sur le temps qui passe.
« Le temps perdu n'est jamais gaspillé ; les Auvergnats ne le souffriraient pas. J'y songe en lisant Thomas Mann. Quand il fut reçu docteur honoris causa de je ne sais plus quelle grande université allemande, il prononça un discours charmant où il expliquait qu'on l'honorait ainsi pour célébrer les résultats non point du temps qu'il avait employé à étudier dans les universités allemandes, mais de celui qu'il y avait perdu. Car c'était celui-là qui lui avait tout appris. Un grand professeur de Normale disaient à ses élèves : "Lisez, mais au hasard, lisez sans nul programme. C'est le seul moyen de féconder l'esprit." On ne peut savoir qu'après coup si le temps est perdu ou non. Sans le temps perdu, qu'est-ce qui existerait ? La pomme de Newton est fille du temps perdu. C'est le temps perdu qui invente, qui crée. Et il y a deux littératures : celle du temps perdu, qui a donné Don Quichotte, celle du temps utilisé, qui a donné Ponson du Terrail. Celle du temps perdu est la bonne. Le temps perdu se retrouve toujours cent ans après. » (1)
Il a levé la tête un instant de son cahier et m’a redemandé un précision sur ces fameux ordinateurs qui lui paraissait bien mystérieux et inutiles. Allaient-ils remplacer les règles de calcul ? Et même les tables de logarithmes ? Bravement, je l’assurais que oui et bien plus encore. Peut-être même qu’un jour il parleraient, lui dis-je sans sourciller. Il me regarda de son œil unique, visiblement sceptique. Il avait là-dessus des positions très affirmées :
« On brise tout parce qu'on veut faire neuf. On a donc l'illusion de pouvoir tout remplacer. Mais ce n'est pas vrai pour cent raisons. Ne fût-ce que pour celle-ci, qu'avec de la vitesse on fait tout sauf de la lenteur. Et par exemple on perd son temps beaucoup plus vite. Avec de la lenteur on perd son temps lentement ; donc moins. Une civilisation qui se prive de la lenteur n'est pas dans le sens de la nature. On essaie d'y revenir par des voies détournées, on n'y arrive pas, on a perdu le génie du lent : pour prendre un exemple entre mille, la poubelle à pédale ne remplace pas le vélo. Je connais bien la question, ma belle-fille en a une. J'ai essayé, c'est très décevant. Même sur de très faibles distances. »(2)
Soudain, le train à ralenti puis s’est arrêté en rase campagne. Alexandre a continué d’écrire. Pour meubler la conversation, je lui ai demandé s’il prenait souvent le train. Il me répondit que c’était son principal moyen de transport et qu’il avait pas mal voyagé dans sa vie. Il aurait pu me sortir ce petit raccourci férroviaire qui dit tout Vialatte :
« Je suis allé de Paris à Nice par la Corrèze. Il n’y a personne. Sauf un cheval qui broute dans un pré entre Tulle et Brive-la-Gaillarde. Et une tortue géante entourée de plumes de paon au café de l’hôtel Central à Monterolles, à côté d’une scie de poisson-scie. Et à Vierzon, un monument qui s’appelle A la ville de Suez et dans lequel on vend des layettes. Le reste est beaucoup moins remarquable. » (3)
(1)Chronique de la montagne 232 - 9 juillet 1957 p.531 Robert Laffont - Bouquins 2000
(2)Chronique de la montagne 567 - 14 anvier 1964 p230
(3)Chronique de la montagne 481 - 22 mai 1962 p.46
--- la suite demain, peut-être ---
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